A Paris, bras de fer entre le restaurant Le Petit Cambodge et des squatteurs contre la gentrification

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Police et justice Société

Depuis la mi-novembre, des locaux dans lesquels le restaurant du 10e arrondissement envisage d’ouvrir une annexe sont occupés par un collectif qui y héberge des sans-abri et des personnes isolées.

Le local où le restaurant Le Petit Cambodge souhaite ouvrir une annexe. Le local où le restaurant Le Petit Cambodge souhaite ouvrir une annexe. Patrick Aventurier/SIPA / Patrick Aventurier/SIPA

« Ce local est squatté pour lutter contre la gentrification », peut-on lire sur les affiches qui y sont placardées. Depuis la mi-novembre, des locaux du restaurant du 10e arrondissement parisien Le Petit Cambodge – connu pour avoir été l’une des cibles des attentats du 13 novembre 2015 –, dans lesquels doit ouvrir une annexe, sont occupés par un collectif qui y héberge des sans-abri et des personnes isolées.

Ce collectif a expliqué que sa volonté n’avait « jamais été de [s’]attaquer au Petit Cambodge, mais tout simplement d’occuper un local abandonné pendant cinq ans et de répondre aux besoins du quartier ». Il dit lutter contre la « gentrification » du quartier au profit de « spéculateurs », de la plate-forme Airbnb ou de « restaurants de luxe et bobos ».

Ils ont « changé les serrures, badigeonné les murs » et « organisé des apéros » en pleine crise sanitaire et « pendant que nous nous battons pour maintenir notre activité », regrettent de leur côté les propriétaires du Petit Cambodge, qui ont saisi la justice. Et le restaurant de poursuivre, dans un long message posté sur les réseaux sociaux :

« Le Petit Cambodge, ce n’est pas McDonald’s, c’est un petit restaurant de quartier », a fait valoir mardi 29 décembre à l’audience en référé du tribunal judiciaire de Paris l’avocate du restaurant, Marine Rogé. « C’est 38 salariés », a-t-elle poursuivi. « Aujourd’hui, on paie le loyer pour permettre à ces personnes [les occupants] d’organiser des grands débats, des fêtes… on paie 5 682 euros par mois de remboursement d’emprunt, 4 500 euros de loyer… », a-t-elle affirmé, en expliquant que la survie de l’entreprise était en jeu et en fustigeant « une occupation politique ».

L’avocate des occupants a pour sa part mis en doute la réalité des travaux effectués dans ce local que le restaurant loue depuis décembre 2015. « J’ai tout un quartier qui me dit que, de temps en temps, depuis cinq ans, un ouvrier arrive, et puis plus rien », a-t-elle plaidé. « Ça fait cinq ans que tout le monde est en train d’attendre cette ouverture de restaurant et qu’elle ne vient pas. »

Le tribunal rendra sa décision lundi 4 janvier et les occupants sauront s’ils sont expulsés. En attendant, ils ont organisé mardi soir, après l’audience devant le tribunal, un concert ambulant contre la gentrification et en soutien au squat, à l’invitation du collectif d’associations L’Arche - Les révolté·e·s de la place Sainte-Marthe. Une vingtaine de personnes ont été verbalisées par la police qui a ensuite dispersé la manifestation.

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Une polémique devenue politique

La polémique s’est déplacée sur le terrain politique après que Guillaume Durand, adjoint écologiste à la mairie du 14e arrondissement de Paris, a dit en début de semaine sur le plateau de LCI soutenir « la méthode du squat ». La secrétaire d’Etat à l’économie sociale, solidaire et responsable, Olivia Grégoire, y a aussitôt vu une « honte », tandis qu’Aurore Bergé, députée La République en marche des Yvelines, a interpellé Anne Hidalgo, la maire de Paris, pour qu’elle clarifie la « ligne » de la majorité.

Mais c’est surtout la droite qui s’est emparée du sujet pour tenter d’enfoncer un nouveau coin entre socialistes et écologistes à Paris. « Considérer que la propriété privée n’est pas un droit fondamental » fait partie des « vraies problématiques » entre les groupes « socialiste » et « écologiste » de la Mairie, assure ainsi Nelly Garnier, conseillère Les Républicains (LR) de Paris proche de Rachida Dati. La sénatrice LR Valérie Boyer a dénoncé, quant à elle, sur Twitter « la complicité » de « la gauche aphone » face à « EELV [Europe Ecologie-Les Verts] qui cautionne ce vandalisme et incite au squat ».

La droite souligne également la discrétion de Mme Hidalgo, qui s’est contentée de retweeter des messages condamnant l’occupation. La maire socialiste du 10e arrondissement, Alexandra Cordebard, se veut plus ferme auprès de l’Agence France-Presse (AFP) en dénonçant un squat « illégal » et « très choquant » quant au symbole, alors que le nom du restaurant est devenu synonyme des attaques djihadistes qui ont fait 130 morts en novembre 2015.

Mais, assure-t-elle, il n’y a pas pour autant matière à « créer » un sujet politique au sein de la majorité qui a « beaucoup à faire ensemble » pour « mettre en place le programme » commun.

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Une « cible particulièrement mal choisie »

La tête d’affiche des Verts à Paris, David Belliard, prône auprès de l’AFP « qu’une solution soit créée » qui permette à chacun de « sortir par le haut ». Mais il considère aussi « légitime et normal » le débat et regrette que personne ne s’émeuve que, « pendant cinq ans », un local a été laissé « inoccupé » dans un quartier marqué par « la détresse sociale » et « qui a tant besoin » des associations.

Pour un autre partenaire de la majorité, le communiste Ian Brossat, « la cible » du Petit Cambodge est « particulièrement mal choisie », explique-t-il à l’AFP, du fait de « la charge symbolique » et parce que s’en prendre aux restaurateurs « dans la période actuelle est complètement aberrant ».

« Je ne vois pas (…) en quoi cette initiative permet de lutter contre la gentrification », explique l’élu, pour qui « le meilleur moyen de lutter » sont les logements sociaux auxquels « les écologistes (…) se sont opposés » à plusieurs reprises.

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Le Monde avec AFP

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